| Isaac Asimov. |
|
Si le navigateur ci-dessus ne fonctionne pas chez vous, regardez plus bas !
|
L'article qui suit à été publié dans le livre-scénario "I. Robot" d'Harlan Ellison. Il donne de très bonnes explications sur le fait que le film n'ai jamais pu se faire. Dommage ! Je vous le livre tel quel. Isaac et moi au cinéma Court mémoire sur le Citizen Calvin
par Harlan Ellison Mon cur saigne chaque fois que je fais ce rêve. Je pleure toujours en y pensant et, si je suis en public, je prétends que c'est une allergie qui en est la cause... Je ne fais jamais ce rêve la nuit, quand je dors. Il me prend toujours par surprise, lorsque je suis éveillé et que mon esprit est ailleurs. Une rêverie, une somnolence... qui fait de moi une proie facile, la cible parfaite pour un guet-apens. Dans ce rêve, ce cauchemar les yeux ouverts, Isaac et moi sommes au cinéma, assis côte a côte. Le film que nous regardons, C'est le scénario que vous tenez entre vos mains et auquel j'ai consacré un an de ma vie. C'est le film auquel Isaac tenait tant. Donc, Isaac et moi, sommes 1à, au cinéma, a regarder I, Robot. C'est un rêve affreux et qui me fait chaque fois secouer la tête pour expulser ces images venues du tréfonds de ma nuit, ces images qui passent et repassent sur le dôme panoramique de ma mémoire. Isaac adorait véritablement ce scénario, mais les studios de la Wamer Bros ne l'ont jamais tourné. Maintenant, Isaac est mort et il ne le verra plus. Et moi, je continue à subir ce foutu cauchemar dans lequel Isaac et moi contemplons avec bonheur ce qui aurait pu être. Avoir fait ce rêve une centaine de fois ne change rien, car je sors toujours du théâtre de ma mémoire en pleurant. Comme Janet, qu'Isaac aimait tant, comme Robyn et Stan et tous ceux d'entre nous qui ne le reverront plus, je n'arrive pas à formuler la peine qui semble ne plus jamais vouloir me quitter, cette douleur à laquelle nous nous soumettons de bon gré parce quelle fait revivre dans nos curs. Dans mon cas, cela se passe au cinéma.
Après avoir récrit le scénario plusieurs fois, je l'ai envoyé à Isaac au début du mois d'août 1978. Le 18, il m'y a répondu en ces termes : " J'ai commencé à feuilleter ton manuscrit hier soir, un peu après vingt-deux heures, juste pour avoir une idée de ce que tu avais changé. Je l'ai dévoré et l'ai finalement achevé à minuit vingt, Janet n'ayant cessé de pester en me rappelant que vingt-trois heures (heure à laquelle je me couche habituellement) étaient passées depuis longtemps. " " C'est extraordinaire, Harlan, poursuit-il, dans la lettre que je t'avais fait parvenir le 9 mars, je t'avais demandé d'en faire le premier film de science-fiction achevé, complexe et de qualité jamais réalisé et tu as réussi! Tu as mis ta magie sur quatre de mes nouvelles, tout en en gardant l'esprit et en respectant la précision des détails; tu les as faites tiennes avec une imagination et une ingéniosité que je ne pourrais jamais rêver dégaler. Tu as su, en même temps, respecter l'esprit de mon livre et, surtout, préserver ma Susan Calvin telle que je l'avais conçue. Ce que tu as fait est merveilleux. " Je cite des extraits de cette lettre qui était très longue et enthousiaste et dont certains passages sont gênants tant ils sont flatteurs - car il est impératif, à mes yeux, que le lecteur sache que cet ouvrage ne procède pas d'une basse manuvre de ma part, visant à tirer profit du nom d'Isaac Asimov ou de l'uvre qui la rendu célèbre. Il ne s'agit pas non plus d'une nouvelle améliorée. Ce que vous tenez entre vos mains est un scénario que j'ai écrit pour le cinéma; une uvre différente de celle d'Asimov, qui s'inspire de quatre de ses nouvelles et du fantôme vivant de Susan Calvin. Si je fais aujourd'hui allusion à l'engouement d'Isaac pour ce que j'ai écrit, c'est avant tout pour le remercier de m p avoir donné les moyens de le faire. Isaac mappréciait suffisamment pour croire en moi et me laisser agir à ma guise. En échange, je lui offris quelque chose dont il fut fier. Je veux que le lecteur sache que ce scénario est le résultat d'une amitié qui a duré plus de quarante ans. Isaac nous a quittes à deux heures et demie du matin, heure de New York, le lundi 6 avril 1992. A lépoque, cela faisait presque un an que je travaillais sur ce livre, avec Mark Zug, Byron Preiss et mon éditeur Howard Zimmerman. Bien qu'Isaac fût encore parmi nous lors de la première publication du scénario dans le magazine qui porte son nom, il était fier comme un pape en apprenant que le scénario avait non seulement gagné, par acclamation du public, le prix des Lecteurs 1987, pour sa parution dans Le Magazine de Science-Fiction dIsaac Asimov, mais qu'il avait également été retenu dans la dernière sélection des concurrents au prix Hugo pour 1988, il n'a malheureusement jamais pu admirer le travail du jeune Mark Zug. Ni sémerveiller de la manière dont celui-ci avait donné vie à ce que javais écrit. Ni voir ce film-roman. (J'ai la mâchoire serrée rien que de penser à ces critiques ratés que sont Gregory Feeley et Sheldon Teitelbaum, personnages tristement amers, jaloux et dépourvus de talent. Je me retiens de leur enfoncer, à chacun, un pieu dans 1il gauche. Ils passent leur temps à prétendre que je ne vaux rien puisque je naurais, selon eux, jamais écrit de roman. Or, je me plais à leur faire remarquer que jai écrit au moins vingt romans: tous filmés. I, Robot est un roman de 90000 mots, mais malheureusement, les membres de la Brigade des nuisibles qui édictent et changent les règles en fonction d'objectifs fallacieux ne peuvent saisir ce genre de choses. Ils dénigreraient probablement La Vie et les opinions de Tristram Shandy, Gentleman, de Laurence Sterne, ou bien Le ticket qui explosa, de William Burrough, simplement parce qu'ils ont osé saventurer loin du cadre bien établi du " roman " et préférer des formes littéraires expérimentales.) En dépit de cela, je peux me vanter d'avoir passé un an au cinéma avec Isaac Asimov (sans jamais avoir eu à partager mon pop-corn). Que le film n'ait jamais pu être réalisé nous a brisé le cur à tous les deux, mais ce nétait ni sa faute ni la mienne. Il faut plutôt imputer cela au Système débile et inepte qui prévaut a Hollywood. (Jen fais moi-même partie depuis 1962 et j'ai déjà amplement écrit sur la question, comme des milliers dautres écrivains ignorés.) Si le film ne sest pas fait, c'est en réalité à cause, d'un idiot, Bob Shapiro, qui était, à 1époque directeur de la production à la Warner Bros et qui, heureusement, n'y est plus aujourd'hui. Bon, débarras! Voilà une histoire qui va peut-être vous intéresser
De décembre 1977 à décembre 1978, je n'ai pas écrit grand-chose... à part deux- cent trente-cinq pages, en simple interligne, d'un scénario très élaboré. Voilà comment cela est arrivé: Ce sont des écrivains-producteurs 1égendaires comme Ben Roberts et Ivan Goff (auteurs des séries The Rogues et Mannix) qui en sont à l'origine. En 1964, je travaillais sur la version originale de LHomme à la Rolls aux studios Four Star; Ben et Ivan étaient occupés à découper en face, de l'autre côté du Couloir, le script des Rogues pour David Niven, Charles Boyer, Gig Young, Robert Coote et Gladys Cooper. (Cela n'a rien à voir avec ce qui précède, mais cest là, dans ce qui allait devenir le siège des studios de CBS, que j'ai rencontré Dick Powell et June Allyson et que j'ai appris que cétait Powell qui avait changé les opinions politiques de Ronald Reagan, à lépoque fervent démocrate. Passons.) Ben, qui est décédé en 1984, était un homme remarquable. Cétait non seulement un excellent romancier et scénariste, mais aussi un producteur de télévision hors pair, un formidable conteur, un joueur de gin-rami et un peintre renommé. Ses huiles étaient très prisées et se sont vendues dans les galeries à des prix exorbitants. Comme tout le monde, j'ai ardemment convoité une de ses premières uvres... sans toutefois avoir les moyens de me l'offrir. Chaque fois, néanmoins, que je le rencontrais au restaurant du studio ou à une projection, je gémissais, en prenant un air abattu. Un jour, vers 1972, alors que Ben, Ivan et moi travaillions à la Paramount, Ben eut pitié de moi et me céda une petite huile sur toile pour un prix insignifiant.
Il le fit à la condition, dit-il, " qu'un jour tu me rendes à ton tour service ". J'acceptai le marché. Ben se rappela à mon bon souvenir cinq ans plus tard, en 1977, année pendant laquelle jétais redevenu un écrivain " à la mode ". Ivan et lui étaient censés produire la série télévisée LÂge de cristal dans les studios de la Metro Goldwyn Mayer, mais les scripts étaient d'une telle médiocrité que la chaîne avait fini par leur demander de se débrouiller pour trouver une autre " griffe ". C'est alors que Ben me contacta en me rappelant ma dette. Le 25 février, Ben et Ivan me firent visionner le numéro pilote ainsi que le premier montage des épisodes en m'expliquant que sils voulaient obtenir de bons indices d'audience, il fallait absolument que la série soit signée par moi. Jélaborai une séquence intitulée " La Crypte " que je leur remis le 1er avril, puis une nouvelle version le 13 avril qui tenait compte à 1a fois des observations de Ben et des modifications du casting. Le jour même, je me rendis sur le plateau pour discuter avec les stars de la série. Puis, Ben et moi allâmes déjeuner au restaurant de la MGM, le Lion's Den (qui jouxte le bar The Cub Room). Tandis que nous discutions de choses et d'autres, John Mantley sest approche de notre table. John avait été, pendant de longues années, le producteur de Gunsmoke et travaillait à 1époque sur une nouvelle série de James Arness a la Metro. Il y avait des années que je ne l'avais vu. Nous nous sommes donc salués avec effusion, je tiens à préciser que Mantley est l'un de ces rares et authentiques Grands Hommes, respecté pour sa délicatesse et sa déontologie sans faille, qui le caractérisent encore aujourd'hui - fait étonnant pour quelqu'un qui a passé près de cinquante ans de sa vie dans le monde du cinéma et de la télévision). John demanda si j'avais un moment a lui consacrer pour parler me d'un de ses projets. J'acquiesçai. Lorsque Ben fut reparti travailler, je me frayai un chemin jusqu'à la table de John Mantley. Sans détour, il me demanda: - Est-ce que tu connais Les Robots, d'Isaac Asimov? - Bien sûr. Isaac est un de mes vieux amis. - Sais-tu que cela fait vingt ans que j'ai une option cinéma sur ce livre? - Non, je nétais pas au courant, répondis-je. - Pourtant., c'est vrai. J'ai passé vingt ans à renouveler l'option en attendant que le film se fasse. Le seul problème, c'est que personne n'a été en mesure décrire un script valable à partir des différentes nouvelles des Robots. - Je parie que ceux qui s'y sont essayés ont voulu en. faire un film à sketches, avec plusieurs réalisateurs, comme Au Cur de la nuit ou Quartet? Je me trompe? John sourit et en convint. - Visiblement, tu ne penses pas que ce soit le bon choix? me demanda-t-il d'un ton sibyllin. J'entrepris alors de lui expliquer comment, selon moi, on pouvait bâtir un script à partir de ces histoires apparemment disparates. Il me semble que John fut séduit non seulement par le fait que je connaissais très bien le livre d'Asimov, mais, plus encore, parce que j'avais ma petite idée sur les raisons pour lesquelles aucun scénario valable n'avait, jusque-là, vu le jour. il fut aussi séduit, je pense, par la manière dont je lui expliquai. comment , a mon avis, on pouvait élaborer un scénario solide. Il me confia que la Warner Bros avait passé un accord avec lui pour tourner Les Robots et que le producteur qui en avait parlé aux studios nétait autre qu'Edward Lewis. Je le connaissais de nom puisqu'il compte à son actif des films tels que Spartacus et Missing. (Mais j'avais également entendu des choses assez contradictoires à son sujet. D'un côté, on disait qu'il était sans scrupules et qu'il n'hésitait pas à laisser tomber un associé quand les choses ne marchaient pas comme prévu. D'un autre côté, on disait que cétait grâce à lui qu'on avait rompu, à Hollywood, avec lignoble pratique de la Liste Noire, depuis qu'il avait fait engager Dalton Trumbo pour le script de Spartacus. Il avait insisté pour que le nom de Trumbo, et non un pseudonyme, figure au générique du film.)
Je rencontrai Lewis, et le courant passa immédiatement entre nous. Il m'engagea pour adapter Les Robots. De décembre 1977 à décembre 1978, je travaillai presque exclusivement sur le manuscrit. Jétais littéralement happé par le projet. J'avais les encouragements d'Eddie Lewis et je travaillais comme un forcené nuit et jour. Cétait le travail de ma vie. Je corrigeai par deux fois mon texte afin de tenir compte d'une précision scientifique apportée par Isaac au sujet d'une des scènes du scénario (mais qui, d'après les renseignements fournis ultérieurement par les satellites, sest en fait révélée erronée) et de plusieurs suggestions d'Eddie Lewis. Je l'envoyai à la Ronéo d'Hollywood qui en fît dix copies, les relia sous couverture argentée, puis les adressa à la Warner Bros, à l'attention de Bob Shapiro. A 1époque, tout le monde pensait que ce serait du gâteau. Pour bien comprendre ce qui s'est passé, il est nécessaire de préciser deux choses d'abord, La Guerre des étoiles, avec ses effets. spéciaux révolutionnaires, était sortie sur les écrans. On pouvait donc, techniquement, réaliser I, Robot puisque la technologie était désormais disponible et nettement abordable en termes de coûts de production. Mais, comme 1écrivait Jules Renard dans son Journal, le 28 janvier 1910 : " La littérature est un métier où il faut sans cesse recommencer la preuve qu'on a du talent pour des gens qui nen ont aucun. " Cet abruti qui dirigeait la Warner reçut donc le manuscrit. Commença alors pour nous une longue attente. Des semaines passèrent, sans que l'on sache ce qu'il pensait du scénario. Je décidai donc d'obtenir un rendez-vous avec lui. Pendant l'entretien, durant lequel il se contenta de marmonner des nébulosités vides de sens, je me rendis compte qu'il n'avait jamais pris la peine de lire le script. " Ce n'est pas possible! " me dis-je, horrifié. Est-ce que vous comprenez ce qui etait en train de se passer? J'avais devant moi le directeur de la production de l'une des plus grandes usines cinématographiques du monde ; un homme qui me parlait froidement dun budget quil évaluait entre dix-sept et vingt millions de dollars et envisageait de mettre sur pied une production internationale qui mobiliserait la Warner pendant au moins deux ans, employant des milliers et des milliers de personnes et donnerait vie a un travail qui avait pris une année de mon existence et de mon talent mais qui, après vingt ans d'infructueuses tentatives, permettrait aussi à des publics avides de contempler le cycle positronique des robots d'Asimov... J'avais devant moi, disais-je, un homme qui se permettait des suggestions imbéciles uniquement parce qu'il se ralliait, en réalité, au point de vue de l'illustre inconnu quil était allé pêcher dans ses services pour lire le scénario à sa place. " Cest impossible, pensai-je, je suis en plein cauchemar! "
J'entrepris alors de vérifier ce que je redoutais. Je commençai par lui poser des questions précises sur des passages cruciaux de l'intrigue. Ses réponses étaient trop vagues pour être honnêtes. Jétais presque certain de l'avoir démasqué, mais, pour en être absolument sûr, je lui demandai ce qu'il avait pensé de X ou de Y dans cette scène " primordiale "... qui ne figurait pas dans le scénario. Il me dit qu'il avait admiré cette partie et la trouvait très bien amenée. Je fus alors convaincu qu'il mentait. - Vous n'avez même pas pris la peine de lire le scénario, dis-je. - Comment ça, je n'ai pas lu le scénario? fit-il. - Vous n'avez pas lu un traître mot de ce scénario! J'ai passé un an a 1écrire et vous, vous êtes prêt à engager le studio dans un des plus grands projets qu'il ait jamais entrepris sans même avoir pris la peine de le lire vous-même! Vous êtes non seulement créativement irresponsable, mais en plus, vous êtes financièrement sur un terrain savonneux. Vous avez la cervelle d'un artichaut, ma parole! Bref, ça sétait très mal passé! Vous comprenez, personne navait jamais osé parler ainsi au grand et vénérable Vizir. Jamais! Je le quittai en le prévenant qu'il avait vingt-quatre heures, pas une de plus, pour lire le scénario, lannoter de sa main de façon que je sois sur quil navait pas refilé le boulot à un autre clampin et pour nous remettre, à moi et à Edward Lewis, ses suggestions. Je rentrai ensuite chez moi, en proie a une colère noire. Jappelai immédiatement Eddie pour lui raconter le carnage, mais l'autre patate du studio lui avait déjà téléphoné. Je demandai à Eddie en trépignant ce qu'il avait bien pu lui raconter. Quelle ne fut ma surprise! Eddie était tout content. Figurez-vous que celui que j'avais menacé et insulté quelques minutes plus tôt avait fait 1éloge de ma sincérité et de mon professionnalisme. Il sétait même félicité que je souhaite travailler si étroitement avec le studio! D'après Shapiro, nous avions eu " un entretien fructueux " et nous nous étions parfaitement compris... Je massis, perplexe. Était-ce bien lui que j'avais rencontré. Ou avais-je rencontré un autre ponte, ailleurs? Je ne savais plus. Inutile de dire que nous n avons jamais reçu aucune suggestion de sa part, ni de qui que ce soit d'autre. Ce rendez-vous avait eu lieu le 25 octobre 1978. Le 31 du même mois, je commençai a retravailler. Et en janvier 1979, jétais évincé du projet. La Warner passa ensuite deux ans a le faire récrire par d'autres scénaristes, dont un ultra-coté. Il s'ensuivit au moins trois versions différentes qui furent disséminées un peu partout à Hollywood, en quête d'un réalisateur qui accepterait de tourner le film. Jetais régulièrement informé de toutes les tractations. Selon mes informateurs, les scripts ne séduisaient apparemment personne et aucun réalisateur de renom n'accepta l'offre. Quant à l'autre idiot du studio, il déclara - par écrit, en prime - à un journaliste de Vanity soucieux de comprendre pourquoi on mavait écarté alors que tout le monde, par ailleurs, saccordait à trouver mon scénario admirable: " Le studio coulera s'il le faut mais je ne rengagerai pas Ellison! On ne me traite pas impunément de cervelle d'artichaut! ". J'avais eu la nette impression que seul un légume peut admettre publiquement avoir été traité de la sorte. Mon impression était donc la bonne!
Puis, au mois de juin 1980, la Warner contacta Irvin Kershner, qui venait juste d'achever le tournage de L'Empire contre-attaque, film qui lui avait valu des critiques dithyrambiques. Il était au courant du projet concernant Les Robots et sétait dit intéressé. Malheureusement, quand on lui remit la dernière version du scénario, il refusa tout net. Il demanda néanmoins : " N'y avait-il pas un scénario de Harlan Ellison là dessus? " Ils bafouillèrent, gênés. " Existe-t-il un scénario d'Ellison, oui ou non? " insista Kershner. Ils durent convenir que, bien que moribond, mon scénario existait bel et bien. " Je veux lire sa version ", dit Kershner. Ils la lui donnèrent et, après l'avoir lue, il déclara: " Je ferai ce film, mais à une seule condition: que ce soit Ellison qui le récrive. " Bob Shapiro grinça des dents. Il était piégé. Il accepta que Kersh me prenne dans son équipe à condition que le réalisateur sengage, par contrat , a tourner I. Robot. Jusque-là, tout allait bien. Kersh vint me voir à Londres où je métais installé pour écrire un livre. On étudia ensemble la manière dont il souhaitait que le scénario soit revu. J'appréciai la pertinence de ses suggestions. Ils avaient amputé le budget, mais l'histoire et l'idée générale étaient intactes. Jusque-là, encore, tout allait bien. On était en juin 1980. Kersh signa le contrat... et le Légume du studio lui demanda de trouver quelqu'un d'autre que moi pour écrire le scénario. - Le deal était que jaccepte de tourner à condition qu'Ellison bosse avec moi, s'insurgea Kershner. - Pas question, répondit le vertueux professionnel. Je fermerai ce studio plutôt que de rengager Ellison! On ne me traite pas impunément de cervelle d'artichaut! Kersh m'appela. Il était piégé par le contrat qu'il avait signé et, en plus, ils nous avaient doublés tous les deux. Je nétais pas surpris. Mais je révisai tout de même mon jugement sur Shapiro : en fait de cervelle d'artichaut, il avait plutôt la capacité intellectuelle d'un pois chiche.
Alors, rien ne se produisit. Kersh se débrouilla pour ne plus faire partie du deal, et la Warner engagea un réalisateur russe qui avait connu quelque succès auprès des critiques pour un petit film qu'il avait tourné. Il élabora une quatrième adaptation du roman, avec un type rencontré à l'université Columbia. Un des pontes de la production me confia que cétait " le script le plus mauvais et le plus débile (qu'il eût) jamais lu ". Le scénario tomba dans l'oubli et fut remisé sur une étagère avec des dizaines de milliers d'autres scénarios, certains vieux de plusieurs décennies, qui n'avaient jamais vu le jour pour des raisons n'ayant probablement rien à voir avec leur valeur artistique ou cinématographique. Eddie Lewis abandonna le projet; la Warner avait englouti des milliers de dollars dans 1affaire et le studio perdit les droits sur les nouvelles d'Isaac Asimov, droits sans lesquels le film ne pouvait être produit. Des plaintes furent déposées par les acteurs de la première heure. Et on oublia I, Robot. En 1985, Gary Kurtz, le producteur de La Guerre des étoiles et de Dark Crystal, contacta la Warner pour relancer le projet. Il vint même plusieurs fois me voir et j'eus l'impression, là encore, que ça allait marcher. Mais les sommes énormes déjà dépensées pour le script ainsi que les démêlés judiciaires en cours refroidirent Gary qui, finalement renonça à faire le film. C'est triste, mais I, Robot reste un grand film épique qui n a jamais été réalisé. Nous avions le cur brisé. C'est parce que ce scénario raconte l'histoire de Susan Calvin que j'ai pensé à Joanne Woodward pour le rôle. Je me suis aussi inspiré de George C. Scott pour le personnage du révérend Soldash, de Keenan Wynn pour Donovan, d'Ernie Borgnine pour Powell et de Martin Sheen pour Robert Bratenahl. Vous pourrez, ainsi, vous les représenter visuellement au fil des pages. Cela dit, vous pouvez également les remplacer par vos stars préférées des années 90, mais attention : si vous suggérez Madonna ou Garth Brooks, je vais devenir méchant!
Le problème, aujourdhui, à Hollywood, cest quil y a une surinflation décrivains gavés de télévision et pas assez de littérature. Ils ont tellement grandi dans l'univers de LExtravagante Lucie que lorsqu'ils sessaient au théâtre ils finissent par avoir recours aux grossières ficelles des sitcoms. Les films de Speilberg et de Lucas sont des hommages aux feuilletons télévisés du samedi matin, des produits " pop " qui amusent les enfants, mais certainement pas des uvres majeures. Quand j'ai commencé a adapter les histoires d'Isaac et que j ai été confronté a la difficulté de les harmoniser, certaines nayant en effet qu'un très vague rapport entre elles, j'ai réalisé que la solution nétait pas de mettre l'accent sur les robots mais sur la vie de Susan Calvin, comme femme et être humain. Jai. alors décidé de faire de l'Art avec un grand A. I, Robot est conçu comme un hommage à Citizen Kane, dont on peut dire, à juste titre, que c'est le meilleur film jamais réalisé. En entreprenant cette tâche, j'espérais parvenir à créer un film achevé qui immortaliserait ma relation avec Isaac, qui satisferait les goûts disparates des studios et des producteurs tout en respectant ma propre créativité et l'attirance première d'Isaac envers ce genre de sujet. En fait, je souhaitais construire quelque chose qui ne serait pas une simple compilation d'histoires vieilles de cinquante ans, mais qui ferait écho aux souvenirs de ceux qui les avaient appréciées. Il me reste un tout petit espoir de voir ce film aboutir un jour. Et cet espoir, c'est vous. Car, maintenant que vous avez acheté le livre... vous pouvez sauver le film. Suite aux éloges suscités par la publication du scénario dans Le Magazine, je me félicitai, finalement, que mon texte n'ait pas été filmé mais qu'il ait été publié comme extrait de mon uvre. Il me permet également de rêver à une filiation directe avec mon ami Isaac. Dix ans sétaient écoulés depuis que j'avais achevé le scénario, des douzaines de films de science-fiction médiocres avaient été réalisés, avec des budgets cent fois supérieurs à celui originellement prévu pour I, Robot. Le film était matériellement faisable, mais les problèmes annexes semblaient insurmontables. Bob Shapiro a quitté la Warner. Ainsi que la plupart de ceux qui nont ni talent ni finesse, mais une sorte de ruse animale qui leur permet de profiter des systèmes ineptes qu'ils ont auparavant dénoncés... L'artichaut fait-homme a été gratifié du titre de producteur indépendant. (Sa plus grande fierté est dêtre, et c'est plus significatif que tout ce que je pourrais dire sur sa carrière, le cerveau qui a pondu Pee-Wee's Big Adventure, film méritoire, certes, puisqu'il nous a fait connaître Tim Burton, mais qui nest pas à proprement parler inoubliable. Il envisage à l'heure actuelle, de reprendre au cinéma - prouvant ainsi sa perspicacité pour tout ce qui a trait à l'art - la vieille série télévisée de Richard Boone Have Gun, Will Travel.) Oui, m'dame, exactement ce qu'il nous fallait en ces temps où nous sommes bombardés de versions grand écran de Maverick, de Denis la Malice, des Beverly Hill Billies, de La Famille Pierrafeu et autres... (Pouh! C'est pas chouette, ça, que Bob soit parti en oubliant d'emporter ce qu'il nous fallait pour repêcher I, Robot?)
Il y a une femme qui a joué un grand rôle dans l'histoire de ce scénario, une femme qui occupait un poste important au studio. C'est elle qui a senti le potentiel cinématographique du texte et qui a conseillé à Shapiro de le produire. Cette femme est maintenant une personne très influente au sein de la production chez Warner. Elle s'appelle Lucy Fisher et c'est grâce à elle que ce livre a pu voir le jour : elle a donné son feu vert pour sa publication. Il n'y a plus de procédures judiciaires, aujourd'hui. Le 3 juillet 1991, trois juges de la Cour d'appel de Californie ont invalidé le jugement rendu en 1989 par la Haute Cour de Los Angeles contre la Warner Bros et ont octroyé 1,46 million de dollars en dommages et intérêts à John Mantley pour son éviction abusive du projet.
Le problème est que cette somme sajoute au coût total du film. La Warner a perdu les droits sur les histoires d'Asimov mais est restée propriétaire du scénario. A moins d'un enthousiasme déferlant en faveur de la réalisation de ce film... il risque bien de rester à jamais à 1état de projet...
Alors, écrivez à Lucy Fisher, Studios de la Warner Bros, Burbank, en Californie. Dites-lui que vous avez lu le livre. (C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous l'avons publié. Pour que le film puisse être réalisée Et aussi pour révéler l'immense talent de Mark Zug, deux taches, somme toute, très honorables.) Je ne dirai même pas " S'il vous plaît ". Quand vous lirez ce livre, laissez votre imagination projeter le film sur vos rétines. Après, réfléchissez à lexpérience cinématographique que cela constituerait. (Avec ou sans pop-corn.) Cest le film qu'Isaac adorait. Je sais que je ne serai jamais vraiment assis à côté de lui pour le voir. Sauf dans ce rêve qui m obsède. Mais si ce film se fait un jour, une uvre d'Isaac pourra alors continuer d'exister, une uvre nommée Susan Calvin. Voici., pour vous, la vie de " Citizen Calvin ", fruit d'une merveilleuse année de travail passée avec mon ami Isaac, celui qui rêva, avant tout autre, d'hommes de métal et d'une femme remarquable. Ce livre est pour toi, Isaac. |